Yoga et PMA
Bienvenue dans la section « blog » de mon site. Dans ce journal, j’explore les liens entre yoga et maternité… Et ce, avant même que l’enfant ne soit là.
L’arrivée d’un bébé, ça se fait pour certain·es, « sans y penser ». Pour d’autres, c’est le fruit de semaines, de mois, parfois d’années d’un parcours qui engage tous les plans de la vie : psychique, émotionnel, physique, relationnel. Comment naviguer le doute, l’incertitude, l’attente, l’espoir, la déception (…) qui jalonnent toutes les étapes d’un processus de procréation médicalement assistée ? Dans cet article, je vous livre des réflexions issues de mon mémoire de fin d’études, sur la manière dont le yoga, discipline entière, peut accompagner une telle démarche.

Le SOPK, première cause d’infertilité en France
J’avais treize ans lorsque j’ai été diagnostiquée du SOPK. Comme son nom ne l’indique pas, il ne s’agit par de kystes aux ovaires mais d’un déséquilibre hormonal (excès de testostérone, déficit de progestérone, déséquilibre d’oestrogènes) qui provoque une suractivité folliculaire – aucun n’arrive à maturation, et c’est cela qui provoque l’infertilité. Cela est accompagné d’un certain nombre d’autres déséquilibres. C’est une maladie dont on sait traiter certains symptômes mais pas la cause, et qui touche une femme sur sept en France. Dans mon cas, les premiers signes ont été des règles hémorragiques suivies de longues périodes d’aménorrhée, les problèmes digestifs et l’acné abondante. Suite à un examen clinique, le diagnostic a été confirmé par un bilan hormonal et une échographie pelvienne. « Vous allez avoir du mal à avoir des enfants », m’avait-on dit à l’époque, laissant la jeune adolescente que j’étais dans une totale sidération.
Les obstacles sur la voie de l’apaisement du mental
Le premier chapitre des Yoga Sûtras de Patanjali1 définit l’état de yoga comme un état d’apaisement, de canalisation, de suspension (nirodhah) des activités fluctuantes de l’organe psycho-mental (I.2 « citta vrtti). Ils nous indiquent également (YS I.30) que sur le chemin de cet apaisement se trouvent de nombreux obstacles (antaraya) dont je fais (encore) l’expérience avec cette maladie chronique :
- vyādhi : indisposition, malaise, maladie, déséquilibre, au travers des symptômes décrits plus haut – styāna : apathie, inertie. La fatigue chronique provoquée par ce déséquilibre hormonal peut amener à un certain découragement. On « lutte » en permanence contre la fatigue, et même après une bonne nuit on peut se réveiller sans être en forme
- samsaya : doute. L’ensemble des symptômes décrits précédemment m’a rapidement amenée à une perte de confiance en moi, et au fait de douter d’être « capable » de devenir mère
- ālasya : indolence, paresse, épuisement : vient s’ajouter au reste
- viksepa : dispersion, perturbation, instabilité psychique, anarchie psycho- mentale, enfin tout cela amène une absence de clarté, l’organe psycho-mental étant accaparé par les « vrtti » liées à la maladie, et puis finalement à un découragement.
Connaissant ma situation et ayant fait le point avec un gynécologue spécialisé en fertilité, nous avons tout d’abord tenté, avec mon compagnon, de concevoir naturellement, ce qui, au bout d’un an et demi, n’a pas fonctionné. Chaque retour de règles me rappelait aux limites de mon corps, ce qui a été un coup dur pour l’ego.
« Asmita kleśa » : l’infertilité, une blessure pour l’égo
Ce type de blessure narcissique est décrit au YS II.6 et caractéristique d’asmitā kleśa : « L’égotisme, c’est assimiler dans une seule et même nature les énergies de l’instrument de perception et celle du percevant ». Je me suis laissée happée par la maladie au point de me confondre avec elle, en faisant une qualité constitutive du « moi ».
Aux racines d’asmitā kleśa se trouve une méprise originelle, avidyā kleśa (II.5), qui consiste à prendre une chose pour une autre : prendre une maladie pour un élément de son identité, prendre une situation temporaire pour éternelle, etc. Chaque cycle menstruel a été également l’occasion d’expérimenter l’activation du binôme rāgah (« allez, on y retourne on y crois ») et dveśa kleśa (« plus jamais ça »), décrits aux YS II.7 et II.8. Le projet a alors pris les habits de l’envie, de la jalousie ; et la détestation a nourri le découragement. Derrière tout cela, la peur de la mort m’a saisie : les limitations de mon corps me rappelant à sa finitude, sa finitude me rappelant à la possibilité de mourir sans avoir pu satisfaire un désir devenu compulsif.
La voie du yoga : entre pratique et détachement
Comment le yoga m’a aidée à trouver la voie du lâcher prise.
À un moment, je me suis rendu compte que les kleśa bloquaient en moi la libre circulation des énergies, dans un mécanisme mortifère opposé à celui-même de la procréation. C’est l’acceptation du caractère aléatoire et incertain du projet, qui m’a permis de trouver la voie du détachement.
Durant cette phase, c’est une attention particulière à mon souffle qui m’a permis de me reconnecter au présent. C’est d’ailleurs la voie que recommande Patanjali au YS I.34, lorsque le mental est perturbé : « [la sérénité du mental provient] d’une attention spéciale à l’expulsion ou à la rétention du souffle ». C’est par une attention particulière au souffle et par sa régulation (prāna – āyama) que l’on peut calmer le mental, et passer au tamis les grains de la souffrance d’asmitā kleśa.
Malgré les obstacles rencontrés (indolence, précipitation, fatigue, découragement…), j’ai su retrouver, durant la phase de PMA, le chemin du tapis. La pratique régulière du yoga m’a offert, entre un rendez-vous médical et un autre, un espace pour souffler. Durant les cours de supervision, les orientations donnés par ma formatrice m’ont permis d’apprendre à cultiver une forme de détachement par rapport à la situation.
Ce va-et-vient entre pratique (abhyāsa) et détachement (vairāgyā) est décrit (I.12) comme l’un des fondements du yoga : « La maîtrise [des activités fluctuantes du mental] résulte de la pratique couplée au détachement ». « La pratique est l’effort soutenu pour se tenir là, dans ce lieu de stabilité mentale » (I.13). Les pratiques posturales régulières (āsanas) couplée à un travail sur le souffle (prānāyāma), on été des soutiens pour gérer le stress, intégrer les changements liés à la PMA, et trouver une forme de relâchement.
Dans sa traduction des Yoga Sûtra, Frans Moors évoque des « niveaux de détachement » (I.16). Loin de moi l’idée d’avoir atteint le stade ultime, à savoir « la disparition de toute soif à l’égard des qualités constitutives de la Nature, grâce à la réalisation de sa nature de Principe spirituel » (I.16). Mais j’observe qu’une première transformation s’est opérée, d’un état de crispation à un état d’acceptation et de lâcher prise.
- Yoga Sûtra, Patanjali, traduction de Frans Moors, Cahiers de présence d’esprit, 2019 ↩︎
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